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N° 4 - JANVIER 2010
 
Editorial

Cette nouvelle Année 2010 s'offre à nos espérances et nos envies.

Envie de nous réjouir. Cette année 2010 est placée officiellement sous le signe de la biodiversité. Sans être naïfs, nous nous réjouissons d'apprendre que dans 10 régions de France les talus des routes vont être plantés de fleurs mellifères, favorables à l'entomofaune. Nous saluons aussi la décision officielle de ne pas faucher ces talus avant la fin de la floraison de toutes ces futures fleurs, et de limiter la fauche à un passage par an (au lieu de trois jusqu'ici). Détail important, car cela permet d'espérer qu'à moyen terme, les autorités distinguent plus sagement entre ce qui est réellement propre et ce qui est maladivement "clean" et biocide. 

Envie de transmettre. Un stage en deux journées est prévu pour les personnes intéressées à apprendre à construire, restaurer, peupler des ruches troncs. Merci de consulter l'Agenda et/ou de nous contacter si vous désirez plus de détails.

Envie de résister. Comme en 2009, nous démarrons une campagne de sensibilisation à la guêpe prédatrice Vespa velutina, le frelon asiatique. Dans un premier temps, pour aider à mieux connaître ce nouvel obstacle à la survie des abeilles, nous invitons à lire la remarquable étude de Bernadette Darchen que nous mettons en ligne avec son aimable autorisation.
Si vous souhaitez en savoir plus et disposer d'images étonnantes de la biologie de cet animal, vous pouvez commander le documentaire "Dans l'intimité du frelon asiatique", que Bernadette Darchen a courageusement réalisé et édité à compte d'auteur.

Envie de partager notre amour des fleurs, thème de cette Gazette.
Vous découvrirez dans l'article qui suit, la saga des fleurs et des abeilles sauvages de Belgique, évoquée par Pascal et illustrée par quelques œuvres d'un peintre de la montagne cévenole d'origine belge, Omer Faidherbe, que nous présentons dans nos crédits. Nous lui dédions une "salle" dans notre galerie qui vous permettra de mieux apprécier la délicatesse de son travail.

Cela fait beaucoup de clins d'oeil à la Belgique, histoire d'affirmer notre démarche résolument cosmopolite. La biodiversité, les fleurs sont à nos yeux une réalité universelle, concrète et esthétique, une source fabuleuse qui coule partout et pour tous. "Fleurs, progrès et évolution…" vous rappellera sûrement bien des choses émouvantes.

Voilà pour l'essentiel, nous reviendrons bientôt vers vous pour évoquer nos objectifs et actions pour 2010.



 
 
 
Salvia Pratensis (Sauge des près), Erika Cinerea (Bruyère cendrée), Erika Arborescens (Bruyère arborescente)
Salvia Pratensis (Sauge des près), Erika Cinerea (Bruyère cendrée), Erika Arborescens (Bruyère arborescente)


 
Le temps

Il n'y a objectivement pas de "bon vieux temps", tout comme il n'y a sans doute pas de "lendemains qui chantent".

Il n'y a que le temps.

L'espace d'un article, je vais en revanche distinguer deux manières de l'appréhender. Ce que j'appelle respectivement "le temps du progrès" et "le temps de l'évolution".

Darwin a-t-il changé la face du monde? En tout cas sa théorie sur l'évolution des espèces a fait peur. Elle lui a fait peur, elle a fait peur à la société victorienne. Et elle fait encore peur, à tel point qu'une grande partie de l'humanité ne veut pas admettre que les espèces évoluent, sans programme ni contrôle central de cette évolution.

De quoi avaient peur les contemporains de Darwin? Partir du principe que les espèces évoluent, c'est partir du principe que rien n'est immuable. Que l'homme blanc, riche et occidental n'est sans doute pas le summum de la création; qu'il n'est pas le gardien de l'ordre des choses, en tout cas pas de toute éternité.

En ces périodes de révolutions sociales et industrielles, ils n'avaient pas forcément tort d'avoir peur, mais c'était plus le progrès que l'évolution, qui allait changer leur vie.

Le temps du progrès, c'est le temps de la fabrication en série, de la découverte de la vaccination, du fascisme, de l'abolition de l'esclavage, de la moissonneuse batteuse, du rasoir à trois lames, etc. Ces événements et objets, odieux, merveilleux, futiles ou indispensables, n'ont en commun que leur fragilité. Seule notre ténacité à vouloir les faire perdurer peut les renforcer.

Le temps de l'évolution, c'est le temps qu'il faut à la patte du mammifère pour devenir nageoire, le temps qu'il a fallu à un singe primitif pour adopter la station debout, le temps qu'il a fallu au nectaire des fleurs et aux langues des abeilles à accorder leur forme et leur taille. Une certaine forme de ténacité.

C'est à ce temps auquel Darwin et ceux qui l'ont épaulé, nous ont initié.

Bien entendu il s'agit du même temps qui passe. Ce qui différencie l'évolution du progrès, c'est le fait qu'elle représente un changement fondamental à l'échelle d'une espèce, une inscription profonde, un codage intellectuel ou génétique fort. On ne peut pas si facilement revenir en arrière.

Et les fleurs dans tout ça?

Les fleurs ont vécu au cours de ce siècle le progrès et l'évolution. Ce petit détour temporel est une façon pour nous d'éclairer une réalité qui n'est pas forcément très réjouissante, mais qui n'est pas non plus forcément immuable. A "l'Arbre aux Abeilles", nous aimons agir en pensant au temps de l'évolution. Celui-ci nous guide tout autant que celui du progrès.

En quelques mots, nous prenons "les" temps.



Leontodon crispus (Liondent crépu), Rubus Idaeus (Ronce du Mont Ida), Sorbus Aucuparia (Sorbier des oiseleurs)
Leontodon crispus (Liondent crépu), Rubus Idaeus (Ronce du Mont Ida), Sorbus Aucuparia (Sorbier des oiseleurs)


 
Où sont les fleurs ?

Une fois n'est pas coutume, nous n'allons pas rester auprès de nos ruches troncs, ni parler de nos abeilles noires.

Partons ensemble à la rencontre des abeilles sauvages et des fleurs de Belgique(2). En dehors du fait que les scientifiques qui ont inspiré cet article travaillent sur l'ensemble du territoire européen, leurs conclusions vont résonner à nos oreilles de montagnard des Cévennes, d'apiculteur ou de citoyen du monde.

Pour ceux qui ne connaissent pas la Belgique, il s'agit d'un territoire qui a une frontière commune avec le nord de la France et où l'on peut retrouver des conditions géographiques et climatiques similaires. Une terre riche, un climat tempéré, des gisements de charbon, une population dense, une position centrale en Europe, autant de facteurs qui ont fait de ce pays un terrain favorable aux développements industriels du siècle dernier.

Quant aux abeilles sauvages (osmies, bourdons et autres apis), elles sont les espèces "cousines" non domestiquées de notre apis mellifère, et comme elle, les abeilles sauvages se nourrissent et se perpétuent grâce aux fleurs. Elles n'ont malheureusement que peu droit à nos bons soins et à notre regard intéressé. À tort, car elles sont (ou plutôt étaient) un vecteur important de pollinisation. Fort heureusement, quelques scientifiques se préoccupent de cette sentinelle, clandestine et sans armée, de l'environnement.

Au cours du XXe siècle, la Belgique a vu sa population d'abeilles sauvages évoluer de façon dramatique. On peut dire que plus ou moins 30% des espèces ont disparu, 30% sont en voie de disparition, 30% gardent une population suffisante à sa reproduction. Ces disparitions sont à mettre en relation directe avec la disparition des fleurs.

Ces disparitions corrélées fleurs-abeilles sauvages s'étagent grosso modo sur trois périodes.

La première correspond après la guerre de 14-18, à l'accélération de l'urbanisation et de la déprise agricole. De nombreuses petites parcelles, autrefois cultivées par les ouvriers agricoles, sont alors laissées à l'abandon. Ces friches, anciens potagers ou vergers, pas ou peu utilisables à une autre échelle, vont laisser place à l'urbanisation et aux forêts.  Forêts qui n'offrent quasiment pas de nourriture à ces abeilles. Cette tendance est accentuée par une volonté de rentabiliser les landes(3). De 1908 à 1985, rien que dans la province de Namur, la surface boisée est passée de 20.000 ha à 120.000 ha. Une optimalisation des espaces verts qui verra disparaître une première partie des abeilles sauvages inféodées à la flore des potagers, des vergers et des landes.

La deuxième période débute autour des années 50-60 avec la généralisation de la mécanisation agricole et de l'utilisation massive des engrais azotés.
Jusqu'ici, l'assolement triennal (rotation sur une même terre de trois cultures différentes sur trois ans) commence par une légumineuse (trèfle, sainfoin, luzerne). Elle est suivie traditionnellement par le blé, puis l'orge.
La tête de rotation "légumineuse" permet à la fois, un apport naturel en azote (+ ou - 100kg/ha et par an) une plante fourragère (qui perdra de son intérêt avec la disparition de la traction animale) et bien évidemment un tapis floral et une nourriture pour les abeilles correspondant à 1/3 des surfaces cultivées.
Du fait de l'utilisation des engrais de synthèse(4), la tête de rotation "légumineuse" est remplacée par une tête de rotation "betterave", faisant quasiment disparaître la nécessité des fleurs du cycle de production agricole.

Cette disparition florale se voit amplifiée par l'utilisation à saturation d'engrais de synthèse. Jusqu'à 300 kg/ha et par an, la plus grande partie de ces engrais n'est pas absorbée par les cultures et se retrouvent dans la nappe phréatique ou sous forme gazeuse, parfois à des kilomètres de leur lieu d'utilisation. Cette saturation en engrais azotés favorise la prolifération des plantes nitrophiles (orties, fromentals, dactiles) qui n'ont rien à offrir aux abeilles.

La dernière étape qui n'aura échappé à aucun de nous, tant elle est médiatisée, est celle des bouleversements climatiques. Notamment les nombreuses sécheresses dont la pression sur la flore est de plus en plus sensible. Cet été 2009 particulièrement sec sur l'ensemble de l'Europe, est encore dans nos mémoires. Si pour nous apiculteurs, cela signifie demi ou quart de récolte, pour les abeilles sauvages c'est fatal.

Voilà le tableau de l'évolution de la flore et des abeilles sauvages en Belgique. Ce tableau, nous pouvons l'appliquer à une bonne partie de l'Europe occidentale. Les mêmes scientifiques qui ont décrit ces phénomènes les ont rencontrés à des degrés différents partout en Europe.

Ce tableau n'est pas réjouissant. Mais il a le mérite d'être réel et incontestable.


Rubus Lejeunei (Ronce de Lejeune), Cirsium eriophorum (Cirse laineux), Melittis Melissophyllum (Mélitte à feuilles de mélisse)
Rubus Lejeunei (Ronce de Lejeune), Cirsium eriophorum (Cirse laineux), Melittis Melissophyllum (Mélitte à feuilles de mélisse)


 
Que faire ?

Les solutions, à nous de les imaginer. Nous sommes les acteurs de cette histoire. Mais ce qui me semble certain, et qui ne doit en aucun cas nous freiner dans nos actions, c'est que nous ne verrons pas de changement significatif sur le temps d'une vie d'homme. Il nous faut réapprendre à vivre et penser pour un temps qui ne sera plus le nôtre.

Je vous ai parlé de solutions, et je ne voudrais pas vous quitter sans en mentionner une toute petite, très sérieuse et très cévenole, même si elle peut paraître un peu loufoque : "Laissons fuir les béals!"

Les "béals", ce sont dans la montagne Cévenole des petits canaux d'irrigation qui sont un plaisir pour les sens, et qui malheureusement sont souvent abandonnés ou rationalisés en conduites imperméables.
Or les petites fuites de ces béals non étanches, si douces à nos oreilles font le régal des fleurs, de l'entomofaune, et des plus grosses bestioles qui gravitent autour... Bref, faire la part des choses, en l'occurrence non pas du feu, mais de l'eau et des fleurs, c'est voir l'importance des fuites, de l'imparfait, de la porosité. Après tout, notre peau est poreuse, elle aussi.

Nous vous reparlerons dans une prochaine Gazette de ces petits canaux si beaux et si précieux pour les plantes à fleurs et les insectes.

Nous vous souhaitons une année 2010 riche en solutions.



 
  1. Étant à la recherche d'autres textes abordant la thématique progrès/évolution, j'ai découvert ce texte de Armen Tarpinian: Progrès et Évolution. Ce texte m'a permis de clarifier mon propos et j'en remercie son auteur.
  2. Cette histoire des fleurs et des abeilles sauvages en Belgique résumée par nos soins, est directement inspirée des articles, interviews et conférences de Michaël Terzo et de Pierre Rasmont (Université de Mons-Hainaut - laboratoire de Zoologie) en espérant que nous n'avons pas trop trahi leurs recherches et leurs propos. Nous les remercions ici pour leur travail. Qu'ils sachent que nos colonnes leur sont ouvertes pour tout correctif ou complément d'information. Nous remercions Radio Campus Bruxelles  pour la qualité de leurs émissions et pour nous avoir gentiment transmis l'enregistrement de l'interview de Pierre Rasmont, ainsi que la SRABE pour l'organisation de nombreuses et instructives conférences autour des abeilles, dont celles de Michaël Terzo. Nous avons le plaisir depuis peu de pouvoir vous faire bénéficier de l'intégralité de l'interview de Pierre Rasmont:  cliquez ici pour commencer le téléchargement – 37 mn – 45 Mo
  3. La lande est une association de plantes (bruyère-genets-ajoncs) qui dépasse rarement le stade d'arbustes et pousse sur des sols pauvres. Jusqu'à peu, le terme de "lande" m'évoquait une forêt de pins (ce fameux pin des landes qui recouvre la "région des Landes" en France. Il n'en est rien, il n'existe plus de landes dans les Landes, mais des forêts, par la volonté des hommes).
  4. A ceux que les destins exceptionnels et tragiques fascinent, je conseille de se pencher sur celui de Fritz Haber, prix Nobel de chimie et criminel de guerre. Inventeur, promoteur et utilisateur d'un procédé de synthèse de l'ammoniaque, il  a ouvert la porte à l'utilisation massive des engrais azotés et du gaz moutarde.